Le 7 septembre 2024, l’Algérie a vécu une échéance politique censée marquer un tournant historique vers la démocratie et la justice sociale et politique. L’élection présidentielle devait être l’occasion de rétablir la confiance entre citoyens et État et d’ancrer les principes de probité et de transparence dans la gestion publique. Mais, un an plus tard, il apparaît clairement que ce scrutin n’a fait que reproduire les mêmes mécanismes de contrôle autoritaire, en vidant l’urne de sa substance pour couvrir un pouvoir en quête de légitimité perdue.
Répression des libertés: «Des élections sous intimidation»
Aucune élection ne peut être qualifiée de libre lorsqu’elle se déroule dans un climat de peur. La présidentielle de 2024 a été précédée et accompagnée d’une répression systématique visant tous les espaces d’expression et de débat public : arrestations arbitraires d’activistes politiques, harcèlement constant de journalistes indépendants, fermeture des médias non alignés, interdiction et dispersion violente des manifestations pacifiques.
Ce n’était pas un simple durcissement administratif, mais une politique calculée visant à étouffer toute opposition réelle et à envoyer un message clair : « Les élections auront lieu à nos conditions, ou pas du tout. » La peur généralisée a dissuadé les citoyens d’exprimer leurs opinions, vidant le scrutin de sa substance démocratique.
Cette réalité contredit ouvertement l’article 52 de la Constitution algérienne qui garantit la liberté d’expression, la liberté d’association et le droit de réunion pacifique. Elle viole également le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, notamment les articles 19 et 21. En Algérie, ces droits fondamentaux ont été criminalisés et leur défense conduit directement en prison.
Ainsi, le climat électoral s’est transformé d’une opportunité citoyenne en un environnement de terreur, dominé par l’intimidation sécuritaire et judiciaire, réduisant l’urne à un simple rituel formel servant à consolider le statu quo.
L’instrumentalisation de l’État: Un candidat, tout l’appareil derrière lui
Un des principes essentiels de l’intégrité électorale est l’égalité des chances entre candidats. Or, la présidentielle de 2024 a illustré de façon flagrante son absence. Les institutions de l’État et les médias publics ont été mis entièrement au service du candidat du pouvoir, Abdelmadjid Tebboune, en violation manifeste de la neutralité de l’État.
Au-delà du contrôle des médias publics et de l’étouffement des campagnes adverses, le processus a consisté à écarter des candidats potentiels dès le départ: certains ont été empêchés de recueillir les parrainages nécessaires, tandis que d’autres ont été disqualifiés par des dossiers judiciaires. Le champ électoral a ainsi été vidé de tout pluralisme véritable, réduit à un candidat unique soutenu par tout l’appareil d’État, face à des opposants affaiblis ou écartés avant même le scrutin.
Ainsi, l’élection a perdu son essence compétitive et s’est transformée en un référendum non déclaré sur la continuité du régime, sacrifiant les droits de citoyenneté sur l’autel de l’obéissance et de la loyauté.
Des résultats douteux: Une urne sans transparence mène à l’illégitimité
Le jour du vote n’a pas été meilleur que la campagne. Le scrutin et la proclamation des résultats ont été marqués par des confusions et des zones d’ombre, soulevant de sérieux doutes quant à l’intégrité électorale. Le taux de participation a fluctué entre des chiffres officiels contradictoires, tandis que le public a été privé d’informations détaillées sur le déroulement du scrutin dans les différentes régions. Les résultats se sont réduits à des chiffres proclamés par les autorités sans fondement transparent.
L’absence de transparence totale a ôté à l’urne sa valeur essentielle : au lieu de refléter la volonté populaire, elle est devenue un outil pour renouveler l’autorité du régime. Cette légitimité, censée se fonder sur la confiance entre l’État et les citoyens, s’est encore érodée, engendrant frustration et apathie populaires, visibles dans la faible mobilisation et le désengagement croissant de citoyens qui jugent la participation politique stérile.
L’impact s’est étendu au-delà des frontières. La communauté internationale évalue désormais la crédibilité démocratique à l’aune du respect des critères de probité et de transparence, totalement absents de la présidentielle de 2024. Le scrutin est ainsi devenu objet de fortes contestations internes et de gêne externe, privé de toute capacité à instaurer une légitimité durable.
Plus grave encore, cette opacité n’était pas seulement numérique : elle a révélé une logique politique profonde fondée sur le contrôle plutôt que la représentation, la manipulation plutôt que la compétition. L’urne n’était plus l’instrument souverain du peuple, mais un simple outil aux mains du pouvoir pour se reproduire lui-même au lieu d’instaurer une gouvernance issue de la volonté populaire.
D’élections factices à une crise de légitimité renouvelée
Le scrutin du 7 septembre 2024 n’a pas consacré la démocratie ; il a reproduit la logique du contrôle politique. Il a confirmé que sans droits et libertés, tout processus électoral reste vide de sens.
Plus grave encore, l’après-scrutin a révélé la volonté du régime de fermer l’espace politique et de régler ses comptes avec les voix dissidentes, plutôt que d’ouvrir une nouvelle page avec la société. Un an plus tard, les Algériens attendent toujours le moment où l’urne reflétera réellement leur volonté, au lieu d’être un décor servant à maquiller un pouvoir à bout de souffle.
Une occasion manquée: Pour une Algérie de tous ses citoyens, pas de la voix unique
La présidentielle de 2024 aurait pu être le point de départ d’une réforme politique véritable : ouverture médiatique, levée des restrictions sur les associations, respect du pluralisme et reconnaissance du rôle de la société civile. Mais le pouvoir a choisi la voie la plus simple : répression, verrouillage et perpétuation du système de la voix unique.
Pire encore, l’après-scrutin n’a pas été synonyme d’apaisement, mais de règlement de comptes politiques contre les opposants et les critiques. Arrestations et poursuites judiciaires ont continué, comme si le régime voulait lancer un message glaçant : « La victoire ne se joue pas qu’à l’urne, mais aussi en réduisant au silence chaque voix dissidente. »
La clé de la réforme commence par les libertés
Tout discours sur une réforme politique ou un nouveau contrat social en Algérie reste vide sans base solide : la libération des libertés et la garantie des droits fondamentaux. On ne peut parler d’élections libres tant que des prisonniers d’opinion croupissent encore en prison, que la presse est muselée, que les associations sont restreintes et que l’espace politique demeure verrouillé.
La réforme ne commence pas dans l’urne, mais dans la rue et dans l’espace public : en permettant aux citoyens de s’exprimer librement, en garantissant le droit au journalisme indépendant, et en assurant l’indépendance du judiciaire. Alors seulement, les élections pourront refléter la volonté populaire et constituer un pas vers une démocratie réelle.
Le chemin d’une réforme véritable exige des mesures urgentes et concrètes:
• Libération immédiate de tous les prisonniers d’opinion et activistes politiques.
• Levée des restrictions sur les médias indépendants et la presse libre.
• Garantie de la liberté d’organisation pour les associations et partis sans obstacles administratifs ou judiciaires.
• Réforme de l’Autorité nationale indépendante des élections afin qu’elle devienne réellement autonome et capable de superviser le scrutin en toute transparence.
• Mise en place d’un pluralisme politique réel permettant une compétition loyale pour le pouvoir, au-delà de la logique du candidat unique et de la domination étatique.
• Lancement d’un véritable dialogue national réunissant les acteurs politiques, sociaux et civils, afin de bâtir un nouveau contrat social et rétablir la confiance entre l’État et la société.
Sans ces réformes fondamentales, toute élection restera un simple décor destiné à reproduire le même système. La liberté n’est pas un luxe, mais la condition même de la démocratie. Sans elle, le scrutin ne sera qu’une répétition de la crise de légitimité et un approfondissement du fossé de méfiance entre l’État et les citoyens.



