Chaque jour, la jeunesse du sud algérien prend davantage conscience de ses droits. Nous assistons, ces dernières semaines, à une montée notable de leurs voix—par des protestations pacifiques sur le terrain et des appels sur les réseaux sociaux. Cette prise de conscience reflète une compréhension profonde d’un paradoxe tragique : un Sud qui flotte sur des mers de pétrole et de gaz, tandis que ses jeunes vivent la pauvreté, la marginalisation et le chômage ; les richesses sont acheminées vers les caisses de l’État, ne laissant aux habitants que la pollution et la privation.
Un écart criant entre les textes et la réalité
La situation des jeunes du Sud met en lumière le fossé béant entre les garanties constitutionnelles et les instruments internationaux auxquels l’État algérien a souscrit, d’une part, et la réalité vécue, d’autre part. Le Sud constitue le principal réservoir de la richesse nationale et l’épine dorsale de l’économie, mais ses habitants endurent des conditions indignes : chômage massif, pollution environnementale accrue, insuffisance des services de santé et d’éducation, et absence de développement local durable.
Il ne s’agit pas seulement de privations économiques : c’est une violation systématique de droits fondamentaux garantis par la constitution et le droit international. Bien que la constitution consacre l’égalité, le droit au travail, à un environnement sain, et les libertés d’expression et de réunion pacifique, la réalité dans le Sud en a fait des slogans vides, piétinés quotidiennement.
Des manifestations pacifiques… et une réponse sécuritaire
Lorsque les jeunes du Sud ont élevé la voix, ils n’ont pas demandé l’impossible ni recouru à la violence. Ils ont exprimé, par des moyens pacifiques, leurs droits les plus élémentaires—sit-in, communiqués, vidéos témoignant du chômage et de la marginalisation. La réponse des autorités n’a pas été d’ouvrir des canaux de dialogue, mais le recours à la répression et aux poursuites judiciaires.
À Ouargla et à la capitale économique Hassi Messaoud, où se concentrent les compagnies pétrolières, les chômeurs ont protesté pacifiquement pour des emplois dignes et se sont heurtés aux restrictions sécuritaires, aux poursuites et même à des menaces persistantes.
Le cas de Sofiane Hamddat à Ouargla est édifiant : il a été incarcéré en juillet 2025 et condamné à deux ans de prison, pour avoir simplement exprimé des griefs sociaux sur les réseaux sociaux et dénoncé le chômage et la marginalisation.
De même, Yacine Souisi à Hassi Messaoud n’a fait que filmer une courte vidéo près d’un puits de pétrole, dénonçant la hogra et le chômage, soulignant le contraste brutal entre la proximité des sources de richesse et la dure réalité sociale vécue par sa famille. Malgré le caractère pacifique de son acte, il a été emprisonné en août 2025.
S’ajoute le cas de Abla Kemari à Touggourt, détenue depuis septembre 2024 et condamnée à trois ans de prison pour des publications et vidéos Facebook exprimant son rejet de la marginalisation, de l’exclusion et de la corruption administrative. Elle a été poursuivie pour des chefs graves tels que « offense au Président de la République » et « création d’un compte visant à promouvoir des idées ou informations susceptibles d’inciter à la discrimination et à la haine ». Au fond, il s’agit d’une expression pacifique d’opinions sociales et politiques légitimes—transformant la liberté d’expression d’un droit constitutionnel en infraction pénale.
Ces cas montrent clairement le choix des autorités de répondre aux revendications sociales légitimes par la répression et l’emprisonnement plutôt que par le dialogue et le développement. Il s’agit d’une politique systématique de mise au pas du Sud et de musellement des revendications.
Effets dangereux sur la paix sociale
Le plus inquiétant est que la fermeture des canaux d’expression pacifique et la criminalisation des revendications sociales sèment les germes de l’extrémisme. Beaucoup risquent de glisser vers des positions plus radicales, non par conviction idéologique, mais en réaction à l’injustice et à l’abandon. Les politiques actuelles n’ont pas seulement appauvri matériellement la jeunesse du Sud ; elles ont aussi porté atteinte à sa dignité. Nombre d’entre eux sont devenus des « gardiens » de puits de pétrole, respirant des émanations toxiques pendant que les richesses sont détournées loin de leurs villes et villages. Comment un État qui se dit « social » peut-il laisser une génération entière vivre le chômage et la privation au-dessus de la plus grande richesse du pays ? Et comment peut-il justifier l’emprisonnement de jeunes femmes et hommes pour avoir crié face à l’injustice ?
Vers un nouveau contrat social fondé sur la justice
Ce n’est plus une simple « question d’emploi » ; c’est une question de droits et de libertés—une atteinte grave à la constitution censée consacrer la justice sociale, et une contradiction flagrante avec les instruments internationaux ratifiés par l’État. Nous assistons à des violations quotidiennes et manifestes des droits fondamentaux : droit au travail et à la dignité, droit à un environnement sain, libertés d’expression et de réunion, et droit à la répartition équitable des revenus des ressources.
Pour corriger cette situation, il faut bâtir un contrat social juste reposant sur trois piliers : (1) protection effective des droits, (2) développement appuyé sur un partage équitable des revenus via des mécanismes transparents et redevables, (3) gouvernance participative faisant des habitants des partenaires dans la décision et le contrôle.
Plutôt qu’une approche centrée sur la sécurité, des alternatives institutionnelles s’imposent : création de plates-formes de dialogue permanentes et de mécanismes locaux de médiation dans le Sud, et mise en place d’une ligne directe/mécanisme indépendant de plaintes pour recevoir les signalements, documenter les violations et les suivre en toute transparence.
Après le passage d’une logique sécuritaire à des alternatives institutionnelles durables, une feuille de route à court et moyen terme doit démarrer : mesures immédiates de désescalade (fin des poursuites liées à l’expression pacifique), suivies de séances de dialogue à échéances définies avec les représentants des jeunes et de la société civile, assorties de comptes rendus publics, puis un programme annuel d’emploi et de services ciblé selon les cartographies de la pauvreté et du chômage, appuyé par des indicateurs de performance mesurables (KPI) et des rapports périodiques garantissant transparence et reddition de comptes.
Au vu de ce qui précède, SHOAA for Human Rights demande :
- La libération immédiate et inconditionnelle des prisonniers d’opinion dans le Sud et sur l’ensemble du territoire national, ainsi que la fin de toutes les poursuites liées à l’expression pacifique.
- L’ouverture d’un processus de dialogue public et régulier avec les représentants de la jeunesse et de la société civile afin d’élaborer des solutions urgentes, concrètes et applicables.
- Une répartition équitable des revenus nationaux des ressources en allouant une quote-part publique et fixe des recettes pétrolières et gazières à un programme de développement durable du Sud, géré de manière transparente et soumis à la redevabilité publique.
- Des quotas d’emploi locaux obligatoires et prioritaires pour les habitants du Sud dans les entreprises opérantes, avec une transparence totale des procédures de recrutement et de passation des marchés.
- La protection de l’environnement et de la santé publique par la réduction puis l’arrêt du torchage routinier du gaz, la réalisation d’évaluations d’impact environnemental indépendantes et la publication de leurs résultats, ainsi que l’indemnisation et la réparation des préjudices.
- Le renforcement de la transparence et de la gouvernance par la publication des données de production, des contrats, des revenus et des recettes locales, ainsi que des cartes de répartition des revenus et de leur impact social, et la création d’un mécanisme de contrôle indépendant chargé de suivre la mise en œuvre et de publier des rapports publics réguliers.
L’adoption de ces mesures constitue le seuil minimal pour bâtir un nouveau contrat social fondé sur la justice et tracer une voie pragmatique pour traiter les causes des tensions et préserver la paix sociale. SHOAA for Human Rights appelle à un démarrage immédiat, selon un calendrier clair et des mécanismes transparents de redevabilité, garantissant la participation et le contrôle des habitants à chaque étape.



