Le 28 novembre 2025, SHOAA for Human Rights a organisé un webinaire de haut niveau intitulé « Dissentiment réduit au silence : La situation des droits humains en Algérie aujourd’hui », réunissant des experts clés et des acteurs internationaux afin d’analyser la répression structurelle qui frappe aujourd’hui la société civile algérienne. De la réduction de l’espace civique à la répression numérique et au détournement des lois antiterroristes, les intervenants ont présenté une analyse multidimensionnelle de la crise ainsi que des voies possibles pour le plaidoyer et la solidarité.
Modéré par Imène Hmili, le webinaire a réuni six intervenants de renom représentant des ONG internationales, des mandats onusiens, des associations juridiques et des réseaux de plaidoyer : Sarra Zidi, chargée de plaidoyer et de communication à HuMENA; Kamel Sedra, directeur général d’EduCYBER; Alexis Thiry, conseiller juridique à MENA Rights Group; Debra Long, responsable des politiques internationales à la Law Society of England and Wales; Carlos Nagore, consultant auprès du Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’expression (HCDH); et Loana Benjamin, chargée des droits humains auprès du Rapporteur spécial de l’ONU sur la promotion et la protection des droits humains dans le cadre de la lutte contre le terrorisme
Sarra Zidi a ouvert le webinaire en présentant un aperçu global de l’évolution de l’espace civique en Algérie depuis le mouvement du Hirak en 2019. Elle a montré comment l’optimisme initial a laissé place à un système de répression profondément enraciné sous le président Tebboune, caractérisé par des arrestations, des restrictions juridiques et le ciblage des militants.
» Pour beaucoup, le Hirak représentait un moment d’espoir historique, une chance pour les Algériens de tourner la page d’un long héritage autoritaire. Pourtant, la période qui a suivi, sous la direction d’Abdelmadjid Tebboune, a vu un rétrécissement continu de l’espace civique, reflétant des schémas familiers de contrainte. Néanmoins, il est important de ne pas céder au cynisme : l’histoire nous rappelle que la contestation et la résistance de principe constituent souvent les premières étapes du progrès. «
Kamal Sedra a mis l’accent sur les risques croissants auxquels fait face la société civile dans la sphère numérique. Il a souligné comment la répression numérique, incluant la surveillance et des pratiques de communication non sécurisées, constitue une menace majeure pour les défenseurs des droits humains, surtout dans un contexte où la culture de sécurité numérique reste limitée.
» Aucun militant ou ONG ne peut défendre les droits humains tout en restant vulnérable en ligne. Alors que l’hygiène numérique de base fait encore défaut dans de nombreuses organisations, il est devenu essentiel d’établir des politiques de cybersécurité claires et pratiques, non seulement pour protéger leur travail et les personnes qu’elles accompagnent, mais aussi pour se protéger elles-mêmes. »
Alexis Thiry a présenté les conclusions du dernier rapport de MENA Rights Group sur l’utilisation des interdictions de voyager par le gouvernement algérien contre les voix critiques. Le rapport documente la manière dont les autorités ont systématiquement instrumentalisé les contrôles frontaliers pour isoler les militants et punir la dissidence.
« Loin d’être de simples outils administratifs neutres, les interdictions de voyager en Algérie constituent un puissant mécanisme de répression. Elles sapent la Constitution et violent les obligations de l’Algérie en vertu du PIDCP, devenant des outils d’isolement et d’intimidation qui réduisent l’espace civique et créent une forme de confinement interne pour ceux qui exercent leurs droits fondamentaux. Leur utilisation arbitraire et généralisée génère également un profond effet dissuasif, décourageant l’engagement civique pacifique et réduisant au silence les voix critiques. »
Debra Long a abordé la dégradation de l’environnement dans lequel évoluent les avocats en Algérie, soulignant que les professionnels du droit défendant des prisonniers politiques font eux-mêmes l’objet de harcèlement judiciaire. Elle a insisté sur les conséquences de cette tendance pour l’accès à la justice et l’État de droit.
» Partout en Algérie, chaque attaque contre un avocat est une attaque contre l’accès à la justice. Lorsque ceux qui défendent les droits sont réduits au silence, ce sont les droits de tous les Algériens qui sont mis en péril. «
Carlos Nagore est intervenu en tant que membre du secrétariat du Rapporteur spécial de l’ONU sur la liberté d’expression. Il a expliqué les procédures du mandat, comment la société civile peut y recourir et quelles protections sont disponibles pour les personnes victimes de violations.
Loana Benjamin a détaillé comment les cadres de lutte contre le terrorisme, lorsqu’ils ne sont pas alignés sur les normes internationales, sont de plus en plus détournés pour cibler la dissidence pacifique. Ses remarques ont mis en évidence la pertinence du Pilier IV de la Stratégie antiterroriste mondiale de l’ONU dans le contexte algérien.
» Des définitions imprécises ont permis la militarisation des cadres antiterroristes pour cibler notamment les opposants politiques, les minorités, les acteurs de la société civile, les syndicats, les militants et les défenseurs des droits humains. Les normes internationales, y compris le Pilier IV de la Stratégie antiterroriste mondiale, affirment clairement que les mesures antiterroristes ne doivent jamais être utilisées pour cibler l’opposition politique, la société civile ou la dissidence.«
Le webinaire a souligné que la crise des droits humains en Algérie ne passe pas inaperçue. De la cible portée contre les militants et les avocats à l’usage abusif de la surveillance numérique et des lois antiterroristes, les intervenants ont insisté sur le fait que la répression est systématique, mais la résistance l’est tout autant. À travers des présentations percutantes et des analyses partagées, le panel a démontré que la documentation, le plaidoyer juridique et la solidarité internationale demeurent des outils essentiels pour contrer les tendances autoritaires et protéger l’espace civique.
SHOAA réaffirme son engagement à soutenir les défenseurs des droits humains en Algérie, à appuyer leurs efforts, à amplifier leurs voix et à œuvrer pour garantir la protection de leurs droits au-delà des frontières.



